Barbara Zdunk, la dernière sorcière brûlée en Europe

Barbara Zdunk 3Nous sommes dans la lointaine Prusse-Orientale, non loin de la ville de Bartoszyce, désormais en Pologne par les aléas de l’histoire, voïvodie de Varmie-Mazurie. Ville prussienne depuis l’arrivée des chevaliers teutoniques dans la région au XIe et XIIe siècle, cette petite bourgade paisible donna naissance à Barbara Urbana (Zdunk), vers 1769. Issue d’une famille très pauvre, elle travailla précocement, ce qui était le quotidien de nombreux enfants de l’époque, valets dans les fermes, ouvriers, petit personnel corvéable à merci, les enfants étaient une composante importante de la main d’œuvre1. A l’époque de sa naissance, la Prusse était devenue une puissante nation émergente en Europe, notamment depuis les campagnes militaires de Frédéric le grand, et la victoire aux côtés de l’Angleterre dans la guerre dite de Sept-Ans (1757-1763). Régnant d’une poigne de fer, le roi de Prusse était le souverain d’une petite nation par le territoire, mais dotée d’une armée surdimensionnée, essentiellement de mercenaires, considérée comme la meilleure d’Europe, au moins pour son infanterie.

La Prusse vivait de sa position avantageuse du commerce, mais aussi bien sûr de son agriculture, sur unBarbara Zdunk 2 modèle assez similaire à ses voisins d’Autriche ou de Russie. Le servage était de mise, les soldats de l’armée étaient dans bien des cas raflés par des sergents-recruteurs peu scrupuleux, de nombreux jeunes enfants ou imprudents eurent à en faire l’expérience. Barbara vécue quant à elle une expérience assez misérable, d’abord justement mariée à un soldat de l’armée prussienne, Zdunk, mais son époux semble avoir été absent ou disparaître. Elle eut alors diverses aventures avec des personnages différents, accouchant de quatre enfants illégitimes. Alors âgée de 37 ans, au moment de la catastrophe de la défaite contre la France (1806), elle vivait avec un jeune ouvrier agricole de 22 ans, Jakob Auster. Dans ces temps intermédiaires entre le siècle des Lumières et celui de la révolution industrielle, elle était un peu « sorcière », les superstitions étant généralisées dans l’Europe entière, y compris la France révolutionnaire. Sans doute assez jolie dans sa jeunesse, il semble qu’elle mena une vie dissolue, entre pauvreté, travail et prostitution, un triste destin pas si inhabituel que cela, Victor Hugo décrira quelques décennies plus tard dans Les Misérables, ces conditions de vie du Peuple avec force (paru en 1862, événements du roman entre 1815 et 1832).

Barbara Zdunk château de ReszelSa vie bascula au moment où un incendie détruisit et ravagea la ville de Reszel (nuit du 16 au 17 septembre 1807), les autorités recherchèrent des coupables et jetèrent leur dévolu sur Barbara Zdunk. Comme souvent après des catastrophes, la population avait besoin de coupable, on lui en fournit une dans la personne de Barbara, des témoins dirent l’avoir vu rôder dans les parages du foyer de l’incendie. Elle fut jetée dans un cachot du château2, où elle resta pas moins de quatre années. Comble de l’horreur, ses geôliers se transformèrent aussi en souteneurs, vendant ses services sexuels contre de l’argent. Durant la période, elle accoucha ainsi de deux autres enfants. Elle fut finalement tirée de sa prison pour y être jugée, l’affaire traîna et elle fut condamnée comme incendiaire et sorcière à être brûlée vive (22 juin 1808). C’était toutefois un fait déjà assez extraordinaire que de condamner des « sorciers » au bûcher, ce qui explique également qu’elle fut encore longtemps gardée en captivité avant la confirmation de son jugement, ce qui fut finalement fait (27 juillet 1811). Le bourreau l’étrangla avant son supplice, et son corps fut brûlé sur une colline non loin de la ville, le 21 août 1811. Il n’y avait aucune preuve contre elle, aussi les historiens ont-ils conclus que l’incendie était peut-être du fait des soldats polonais de la Grande Armée3.

A la déclaration de la guerre par la Prusse à la France, l’empereur Napoléon avait répondu par unePaix de Bâle campagne fulgurante contre ce pays. Après avoir été l’un des principaux adversaires de la France révolutionnaire, notamment en envahissant la France en 1792, puis en poursuivant des opérations militaires jusqu’en octobre 1795 et la paix de Bâle, la Prusse avait été plutôt intéressée, à l’instar de la Russie au démantèlement de la Pologne et à son partage (1792 et 1795). Après l’écrasement des insurgés polonais (1794), la guerre contre la France républicaine tournant assez mal (défaite sur les Pyrénées de l’Espagne, conquête des Français des Pays-Bas autrichiens, invasion des Provinces-Unies, d’une partie de l’Allemagne etc.), la Prusse avait préféré se retirer d’une guerre coûteuse qui ne pouvait lui apporter que des désagréments et aucun gain. Mais en 1805, à cause de l’ingérence française de plus en plus forte en Allemagne, l’occupation du Hanovre et de la Hesse (possession anglaise), la défaite de l’Autriche et de la Russie à Austerlitz (2 décembre 1805), la Prusse s’était cru capable d’écraser les Français, elle gardait une aura d’invincibilité.

FriedlandL’armée prussienne était cependant en retard de plusieurs décennies, ses meilleurs généraux étaient de vénérables vieillards ayant combattu quarante ans plus tôt avec le grand Frédéric. Combattant toujours sur le modèle de la colonne, face à l’invention napoléonienne du corps d’armée, n’ayant pas combattue depuis plus de 10 ans, l’armée prussienne fut littéralement écrasée. Vaincue en deux batailles le même jour, le 14 octobre 1806, à Iéna et Auerstaedt, les villes tombèrent les unes après les autres, et l’ensemble du royaume fut bientôt quasiment sous la houlette des Français. Ce désastre militaire reste à ce jour, le plus grand, et le plus rapide de l’histoire de l’Allemagne. Cependant, fort de la non capitulation ou signature de paix de la Russie avec la France après la déroute de 1805, la Prusse pouvait donc compter sur les forces russes. Elles arrivèrent comme à leur habitude avec lenteur, et l’Empereur qui occupait Berlin vit se rassembler en Pologne et en Prusse-Orientale, les forces russes et les derniers soldats prussiens. Sans perdre de temps, il se lança à l’attaque, s’emparant bientôt de Varsovie, livrant de durs combats, et restant maître du terrain de la terrible bataille d’Eylau (8 février 1807). Sur cet avantage tactique mineur qui le laissait avec un léger avantage, Napoléon se lança au printemps sur les forces russes qui furent totalement vaincues à la bataille de Friedland (14 juin 1807). Durant la période, les Français avaient eu à faire le siège de la place forte de Dantzig (19 mars-24 mai 1807), d’autres forteresses et villes sur le littoral de la Baltique (y compris contre les Suédois en Poméranie).

C’est après ce grand mouvement de troupes et les nombreuses batailles et combats qui furent livrés, queRadeau de Tilsit l’incendie dont fut accusée Barbara Zdunk se déclara, la paix ayant été signée les 7 et 9 juillet, après la fameuse rencontre du radeau de Tilsit. Bien que n’ayant pas redonné naissance à la Pologne, Napoléon avait amputé la Prusse de larges territoires, fait de Dantzig une ville libre, créé un duché de Varsovie dont le souverain fut désigné comme étant le roi de Saxe, la Prusse cédait des territoires qui formèrent bientôt le royaume de Westphalie du frère de l’Empereur, Jérôme Bonaparte, d’autres encore furent cédés au royaume de Hollande, sur lequel trônait un autre frère de Napoléon, Louis Bonaparte. La perte sèche était de la moitié de son territoire, de 10 millions d’habitants, sans parler d’une occupation militaire à aux frais de la Prusse, d’une forte indemnité de guerre et de l’obligation d’entrer dans le blocus continental. La Russie avait tout simplement abandonné son allié, l’ayant incité à la signature, et la Prusse avait même été contrainte à lui céder quelques territoires. Dans cette ambiance, certains historiens, essentiellement polonais et patriotes pensent que Barbara Zdunk fut peut-être également condamnée comme étant de l’ethnie polonaise et donc pour des raisons essentiellement politiques4. D’autres pensent que sa réputation de femme de mauvaise vie, dernier échelon ou presque de la société, faisait d’elle une coupable facile à livrer à la vindicte populaire. Mère de quatre enfants illégitimes, une autre version indique qu’elle avait peut-être une certaine infirmité, se trouver être une simple handicapée mentale, à une époque où la folie n’était pas reconnue comme une véritable maladie.

Mary BatemanLa sorcellerie était toujours très ancrée dans l’imaginaire populaire, les campagnes et les villes étaient parcourus par nombre de diseuses de bonne aventure, de rebouteux, guérisseurs, magiciens et sorciers, usant plus ou moins des plantes, de connaissances en réalité médicales ou botaniques, ou simplement de fables pour impressionner, voire escroquer les gens simples et crédules. A l’autre bout du continent, en Angleterre, une autre femme, Mary Bateman, qui naquit en 1768, eut un parcours assez similaire. Originaire d’Asenby, dans le Yorkshire, c’était une simple servante, qui se fit remarquer pour de petites rapines et vols, des escroqueries et vendant ses services de prédictions de l’avenir et diverses potions miraculeuses. Elle se livra à un stratagème en 1806, présentant une poule pondant des œufs sur lesquels étaient inscrit « Le Christ arrive », et annonçant la fin du monde. Elle n’avait en réalité que gravé les œufs avec de l’acide et avait réintroduit ces derniers dans l’oviducte de la poule. Approché par un couple pour la levée d’un sort, elle fut convaincue de l’empoisonnement de la femme, Rebeca Perigo (décédée en mai 1806), finalement dénoncé par le mari et arrêtée. Elle fut jugée pour fraude et le meurtre de cette femme, en mars 1809, et pendue avec deux autres condamnés du jours, le 20 mars. Sa condition de sorcière, l’exposition de son corps, déclencha une certaine hystérie. Des morceaux de peau de son corps furent volés, tannés et vendus comme ayant des propriétés magiques. Depuis des temps très reculés, les corps des sorciers ou sorcières, étaient réputés en effet pour avoir des pouvoirs, entrer dans des mixtures magiques et protectrices. Pour la petite histoire, son squelette resta l’objet de la curiosité publique… jusqu’en 2015, exposé dans un musée de Leeds, avant qu’il ne soit finalement retiré des expositions et confié à l’université locale.

En Pologne, la « sorcière » Barbara Zdunk fascine et fait encore scandale, elle fut mise en scène dansBarbara Zdunk divers spectacles dans la ville de Reszel, une pièce de théâtre en 1981, un spectacle de danse, Barbara Zdunk la dernière sorcière en 2004, jusqu’à un spectacle d’enfants dans une école primaire le 20 juin 2009, qui fit scandale dans toute la Pologne au point que les spectacles suivants firent l’objet d’une demande d’une politicienne polonaise (plus exactement d’Élzbieta Radziszewska5), pour des raisons politiques (nationalisme exacerbé6), et pour l’image de la condition de la femme (discrimination). Deux ans plus tard, le spectacle annuel était toujours maintenu dans un bras de fer que le maire de Reszel, Janiszewski et le metteur en scène, Galicki, n’avaient pas l’intention d’annuler7.

Barbara Zdunk 4

Article de Laurent Brayard

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1 Il semble qu’elle ait été bergère pendant de longues années.

2 Voici un petit film qui présente la ville de Reszel et son château, ministère de la culture de Pologne et voïvodie de Varmie-Mazurie. https://www.youtube.com/watch?v=g0uQwY1Bhlk .

3 Selon une tradition anglo-saxonne et allemande, relaté par exemple dans cet article, ce serait donc les soldats de la Grande Armée de Napoléon qui mirent le feu à la ville, où furent les coupables maladroits du départ de l’incendie. Cette thématique est aussi chère à d’autres historiens, russes, dans l’histoire de l’incendie de Moscou, malgré les preuves historiques irréfutables que l’incendie fut bouté par les Russes eux-mêmes et sur ordre du gouverneur, une légende populaire tenace met l’incendie de Moscou sur le dos des soldats de Napoléon. Il est vrai cependant de dire que s’ils n’avaient pas été là, la ville n’aurait en effet pas brûlé… du fait des torches russes ! https://www.slavorum.org/barbara-zdunk-the-last-executed-slavic-witch-by-the-inquisition-in-poland/ .

4 Des « historiens » nationalistes polonais affirment en effet que Barbara Zdunk fit les guerres napoléoniennes, affrontant la maladie, les marches et les fatigues aux côtés des troupes polonaises. Cette histoire tient assez mal debout, d’abord par le fait que si des Polonais combattaient dans l’armée française ou aux côtés de l’armée française depuis la Révolution française, il n’y a aucun indice qui montre qu’elle aurait effectivement suivi des soldats Polonais. Enfin, les Polonais ne fondèrent réellement des troupes organisées et soldées servant dans l’armée française qu’après la création du duché de Varsovie, les anciennes légions polonaises du Danube et d’Italie, ayant été depuis longtemps dissoutes, certains allèrent d’ailleurs se faire tuer ou mourir des terribles fièvres, durant l’expédition malheureuse de Saint-Domingue (1802-1804), dans le sein des 113e et 114e demi-brigades de ligne.

5 Médecin, née en 1958, membre de l’Union démocratique, candidate aux élections législatives (1993), finalement élue (1997-2011), vice-présidente de la commission de la famille et des droits des femmes, secrétaire d’État à la chancellerie du premier ministre polonais (2008), finalement limogée (2011), élue de nouveau députée la même année, vice-présidente de l’assemblée (2014), réélue pour la 8e fois en 2015.

6 Dans le tradition polonaise comme le relate cet article, les chevaliers teutoniques et les Allemands ont apporté avec eux contre la nation polonaise la tradition de la chasse aux sorcières, qui aurait fait selon des chiffres parfois délirants, rien qu’en Pologne, 50 000 victimes, sorcières brûlées, bien que le journaliste en question indique assez cocassement : « bien que les données exactes soient inconnues ». https://www.tajemnice-swiata.pl/barbara-zdunk/ .